Faire entrer internet dans les règles ?
Claude Allègre m’a bien fait rire dans sa tribune Non à la commercialisation du gratuit publiée dans Le Point. Outre les absurdités sonnantes et trébuchantes présentes dans cet article (que Jean-Michel Laplanche s’est brillamment chargé de descendre ici), une des dernières tirades a particulièrement retenu mon attention car elle résume à mon sens beaucoup de choses :
Enfin, dernière péripétie, la loi Hadopi. C’est la première tentative pour organiser enfin cette jungle inextricable qu’est devenu Internet. Quelles que soient ses imperfections techniques, cette loi a plusieurs mérites. D’abord, d’engager enfin la démarche de régulation d’Internet : faire entrer ce merveilleux outil dans les règles.
LOL
Monsieur Allègre, n’avez-vous donc (toujours) pas compris que internet change les règles ? Que vous aurez beau tout faire pour essayer de faire rentrer internet dans le moule de votre ancien régime, cela ne marchera jamais ?
Sans trop revenir sur cet article à côté de la plaque, je vous propose de (re)découvrir quelles sont donc ces nouvelles règles que internet est en train d’imposer (et contre lesquelles nul ne sert de lutter). Ces quelques règles expliquent bien souvent les erreurs des détracteurs d’internet. Si j’en oublie, faites le moi savoir
.
1. Internet = liberté d’expression = transparence
Le problème est que Monsieur Allègre vit encore dans l’ancien monde, celui où on pouvait raconter tout et n’importe quoi aux médias. En effet dans cet ancien monde ou les médias étaient « 1.0″, quel serait le pouvoir des lecteurs face à des absurdités de ce style ?
- Les ignorants goberaient tout
- Les pas cons soulèveraient un sourcil (ou deux)
- Les connaisseurs un peu nerveux chiffonneraient leur journal ou balanceraient une brique contre leur écran de télé (la première solution est la plus recommandée)
- Au final, seuls quelques experts motivés aurait écrit au courrier des lecteurs le lendemain (pour une publication très incertaine…)
Bref, pas de quoi casser 3 pattes à un canard
!
Mais dans le nouveau monde, c’est tout une autre histoire! A la moindre erreur, ce sont potentiellement 29 millions d’internautes (et bientôt plus encore) qui vous apostrophent… et ne manquent pas -bien entendu- de faire passer l’info à leurs petits copains (quelques clics suffiront). D’ailleurs, Claude Allègre en fait les frais avec cette tribune. Il suffit de voir les commentaires après l’article et les réactions à droite et à gauche que celui-ci à suscité…
Sur internet, la nouvelle règle, c’est la transparence et la discussion.
Hé oui, il faut assumer… c’est chiant internet, hein? :p
2. Internet est « hackable »
Comprendre ici que l’internaute averti trouvera toujours un moyen de contourner les contraintes techniques. C’est ce que l’on constate depuis longtemps avec le piratage, et que l’on connaitra bientôt encore plus si la loi LOPPSI est adoptée. Rien ne sert donc de continuer à essayer d’imposer les bonnes pratiques de gentils enfants, cela ne marche pas.
Pire encore, cela équivaut à se mettre à dos les internautes. Or quand les internautes sont eux-mêmes clients ou électeurs, c’est même une très mauvaise stratégie !… C’est d’ailleurs ce qu’Apple a fini par comprendre en retirant les DRM de ses fichiers musicaux vendus via l’Itunes Store.
3. Internet bouleverse les schéma économiques traditionnels
On ne le répètera jamais assez, toute la croissance économique du XXème siècle s’est construite sur un modèle de rareté. Autrement dit, la production et la distribution sont limités par des contraintes de coût.
Par exemple, la distribution est contrainte par le manque de place disponible, à la fois dans les étalages des rayons que dans le stock (ce qui implique un cout). De ce fait, la distribution doit rentabiliser au maximum le peu de marchandise qu’elle peut offrir aux clients, tout en proposant une large gamme de produits (en tant que produits d’appels principalement). Ce modèle est donc fondé sur le principe des 20/80 (20% des produits vendus font 80% du CA).
Par ailleurs, au niveau de la production, l’ancien modèle est marqué par le fait que la duplication des produits ou services engendre un cout (le cout marginal).
On est donc dans une démarche où il faut faire des économies d’échelle afin de passer un seuil de rentabilité plutot élevé.
Mais sur internet, c’est l’inverse puisque nous sommes dans un modèle économique d’abondance.
La caractéristique principale de ce modèle, contrairement à l’ancien, est que l’on y peut facilement offrir aux clients une très large gamme de produits sans contraintes de couts (ou moins). Pourquoi ?
Tout d’abord car sur internet, le cout de duplication d’un bien ou service est quasiment nul ! Demandez-vous, par exemple, combien coute la duplication d’un fichier mp3… (Dans cette hypothèse, comment peut-on concevoir que le prix d’un CD soit quasiment le même que le prix du téléchargement d’un l’album ?
)
De plus, sur internet le cout de distribution est également diminué. En effet, le cout d’un stock pour une entreprise de e-commerce est une tout autre problématique qu’auparavant puisque le magasin c’est la base de donnée du site internet hébergée sur des serveurs : elle est donc illimitée et son cout marginal est beaucoup plus faible.
Dans ce contexte, les cout fixes de production sont beaucoup plus rapidement rentabilisés, et on se rend compte que l’essentiel des bénéfices ne se font plus sur les 20/80, mais sur la longue traine, c’est à dire la diversité du catalogue. Une révolution pour les théories économiques!
4. L’effet « peer to peer »
On ne retient souvent du terme « peer to peer » que le fait que cela permet de télécharger illégalement des œuvres. Mais c’est pourtant totalement réducteur, puisque le P2P n’est ni plus ni moins qu’une technologie. Le piratage lui, n’est qu’un usage parmi d’autres de cette technologie (d’où l’absurdité de ceux qui réclament le blocage pure et simple du P2P – pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils disent
).
En fait, le P2P est révolutionnaire car il permet une désintermédiation quasi-totale des échanges, et ainsi une explosion de l’offre et de la demande : c’est l’atomisation du marché. En quoi est-ce intéressant ?
C’est intéressant car des échanges décentralisés peuvent se révéler beaucoup plus efficaces, grâce aux effets de réseau.
Ainsi, en P2P, vous pouvez télécharger beaucoup plus rapidement un fichier que sur un serveur classique puisque le P2P vous permet de vous connecter non pas à un, mais à des dizaines voire centaines de mini-serveurs simultanément. Le téléchargement est donc à la fois plus rapide et plus fiable (puisque vous ne dépendez pas d’un seul serveur). D’ailleurs, des technologies hybrides entre P2P et client-serveur sont en train de voir le jour pour des usages biens divers (Spotify en est un exemple).
Mais le P2P n’est pas qu’une technologie appliqué à l’échange de fichier. Par extension, on peut aussi répliquer le concept dans d’autres domaines. Prenons l’exemple du business model d’Ebay. le succès d’Ebay repose sur la taille de sa communauté et la possibilité pour les membre d’interagir entre eux (à l’image des réseaux P2P). Cela permet à Ebay de générer un effet de réseau très créateur de valeur que l’on peut résumer ainsi : plus il y a d’utilisateurs du service, meilleur est ce service. En effet, l’acheteur est plus sur de trouver le produit qu’il cherche, et vice versa pour le vendeur. Ebay prend sa com’ au passage, et tout le monde est content
.
Seul internet permet de telles possibilités, et beaucoup d’autres entreprises pourraient s’inspirer du modèle P2P (les banques par exemple?). Nous n’en voyons actuellement que les plus visionnaires.
5. Internet, un outil de collaboration sans précédent
Internet permet de créer de nouvelles formes de richesses basée sur l’ouverture et la collaboration. L’exemple parfait de cela est Wikipédia.
Wikipédia a réussi a réunir beaucoup plus de savoir que des siècles de créations encyclopédiques. Pourquoi ? Parce que Wikipédia est une plateforme ouverte où la somme de petites contributions permet de créer une valeur inestimable (et pourtant gratuit). Le modèle est le même pour tous les logiciels libres ou open-source.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que grâce à internet, la collaboration est extrêmement simplifiée, et que de nombreuses personnes ont intérêt à y participer. Dans le cas du logiciel libre par exemple, les développeurs améliorent les programmes avant tout pour eux-mêmes (car ils aimeraient avoir une fonction en plus par exemple). Or tout cela est très simplifié car si une personne a besoin de telle fonction, elle n’est surement pas la seule. Il existe ainsi une multitude de projets coordonnés grâce à la structure internet qui permet partage du code source et discussion.
Avant internet, c’était beaucoup plus compliqué…
.
Alors, tout ça pour dire quoi ?
Ce billet est loin d’être complet. Il y a encore beaucoup à dire sur le sujet, et chaque thème mériterait un, voir plusieurs billets. Ce qui reste néanmoins certain, c’est que certaines règles bien acquises ne sont plus valables avec internet. Internet nous force donc à repenser notre schéma de référence.
Nul doute que ces nouvelles règles feront des dégâts dans certaines industries. Mais ceci est hors propos, puisque de toute façon rien ne les sauvegardera intactes. Elles doivent s’adapter, ou mourir…
Mesdames et messieurs du XXème siècle, arrêtez donc de tout comparer avec « avant ». Votre seule issue, c’est de vous réinventer. Réinventez vos business models, réinventez votre manière de penser, de communiquer, et de travailler.
Et un dernier conseil : faites le rapidement (avant que d’autres ne le fassent à votre place).
Credit photo : Weburbanist.com
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A lire ailleurs :
Les contenus à l’heure de l’abondance – Vidéo par Mikiane
les modèles d’affaire du Web 2.0 – InternetActu
La gratuité est-elle l’avenir de l’économie ? – InternetActu
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Les “gens normaux” sont aussi sur le web et, s’ils ne conceptualisent pas tout, ils ressentent les choses et les tensions. Le reste, ça s’appelle de la pédagogie, de la pédagogie, de la pédagogie. Si nous sommes sûr de pouvoir la faire, il faut aussi que nous acceptions de sortir du web pour entrer en connexion “un real life”. C’est tout simplement du militantisme …
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