Quelle stratégie pour la démocratie numérique ?
Je viens de lire le dernier article de Korben, qui tente d’établir les lignes directrices du programme d’un véritable parti pirate français (pas comme celui-ci).
Il y expose sa vision plutôt utopique (mais sans quoi rien n’est possible
) d’un parti pirate français qui reste à fonder :
Si chacun met la main à la pâte, il devient clairement envisageable de réaliser une veille continue des problèmes, des solutions et des tendances vers lesquelles on se dirige, nous permettant ainsi d’anticiper notre avenir à tous. Ce dont je vous parle ici, ce n’est pas que de high tech et d’internet, mais surtout de rendre au vrai peuple son pouvoir de réflexion et de décision et peut être pour la première fois de notre vie, nous passer complètement des gens sans compétences qui nous dirigent et qui n’ont comme mérite que d’être des coqs de combats ayant eu des parents capables de leur payer de grandes études.
La démocratie et la politique doivent revenir aux sources. Il faudra des leaders bien sûr (sinon, rien n’avance), mais pour déterminer ce qui est bon ou mauvais pour le pays, je pense que s’en remettre à des gens intelligents, qui réfléchissent bien, qui ont du temps pour le faire (car ils ne cumulent pas 5 mandats), qui sont au contact des problèmes rencontrés et/ou spécialisés dans certains domaines, est une bonne idée. Tous pourraient participer à une grande assemblée virtuelle continue 24h/24h pour trouver des solutions aux problèmes de sociétés les plus complexes.
Voilà, je pense que c’est ça le seul et vrai parti « pirate» qui doit exister… Pas un parti qui pirate des MP3, mais un parti qui pirate la politique, qui pirate les idées, qui pirate les consciences et qui en fasse jaillir quelque chose de meilleur pour tous. Parti n’est d’ailleurs pas le bon mot. Je pense qu’il faut qu’on dépasse ça… Plus qu’un parti, c’est une conscience politique que nous devons construire.

Cette vision est assez enthousiasmante, et je ne peux qu’être d’accord sur le fond des propositions de Korben quant à la re-création d’une véritable démocratie, sur la base des possibilités immenses que nous offrent internet. Il présente par ailleurs un raisonnement plein de bon sens agrémenté d’une bonne dose d’idéalisme qui fait du bien à lire (de même qu’il a certainement dû faire du bien à écrire
).
Pourtant, je reste perplexe sur la forme, car ce matin-même, je lisais ceci sur InternetActu :
Alors rien ne sert de s’énerver : il faut juste les ignorer [à propos des politiques], se battre pour qu’ils ne changent pas trop la loi, et continuer à programmer du code comme nous le faisons depuis 20 ans maintenant : nous avons le matériel, les logiciels, la bande passante, la culture, les talents…
“Proof of concept + running code” (une preuve de faisabilité + un code qui marche, NDT), c’est notre façon à nous de nous battre et de nous défendre en disant aux gens : “regardez, nous avons déjà fait ceci, et puis cela, ça marche, alors si vous voulez le tester, allez-y, servez-vous, c’est libre et gratuit !” Dans le même temps, les “propriétaires” ne nous proposent que des frais d’installation “gratuits”, et pour 30 euros par mois pendant la première de vos deux années d’abonnement obligatoires. Ils ne peuvent pas concurrencer le libre…
Nous n’avons besoin de rien, ni de changer la loi, ni d’en faire adopter de nouvelles, ni de détruire ni de créer quoi que ce soit, ni de venture capitalists, ni de position monopolistique… La beauté de notre position tient au fait que de toute façon nous gagnerons, alors laissez-nous tranquille. La seule chose que nous demandons, à l’Etat, c’est d’éviter de créer des injustices au bénéfice de quelques-uns.
A la lecture de ces deux extraits, le choix entre 2 stratégies s’impose donc aux cyber-citoyens dans la conduite de la révolution numérique :
1. le combat ouvert et engagé politiquement avec la création d’un parti politique
Ce scénario comporte l’avantage de propulser le débat sur la place publique, mais au risque de cliver davantage la société dans le sens où le sujet fait encore l’objet de nombreux préjugés du fait du caractère encore très nouveau d’internet (sans même parler de la fracture numérique…) . De plus, comme le note bien Korben, un tel parti nécessitera un leader. L’idéal dans ce genre de situation est qu’un leader naturel ressorte du lot, ce qui n’est pas le cas actuellement (et c’est d’ailleurs dans la nature d’internet de ne pas avoir de leader : principe d’égalité des internautes). Enfin, créer un parti politique reviendrait en quelque sorte à accepter les règles du système actuel, ce qui n’est pas acceptable par tous.
Pour que ce scénario réussisse, il faudrait donc inventer un nouveau type d’organisation combinant les principes démocratiques inspirés du web 2.0 tout en rentrant dans le système politique sans dénaturer la nature de ce combat. C’est un peu ce que Korben propose dans les grandes lignes, mais pas évident à mettre en œuvre concrètement.
2. La révolution/transition en douceur, telle que nous la connaissons jusqu’à présent
De l’autre côté, Eben Moglen nous invite à continuer comme cela a été fait jusqu’à présent : mener une révolution silencieuse (dans l’opinion publique, pas sur internet). Convaincre la masse par des opérations concrètes, apporter des preuves. Quant aux politiques : les laisser faire leur travail, en se contentant de défendre le minimum vital.
C’est une stratégie de long terme qui est surement déjà gagnante, mais qui nécessite un travail de lenteur acharnée… Au risque cette fois-ci de laisser la France prendre encore plus de retard qu’elle n’en a déjà!
Je dois dire que ce débat me laisse songeur. D’un côté, les absurdités nommées hadopi et loppsi et mon impatience de voir les choses bouger pour de bon me chatouillent, voire me donnent envie de gueuler un bon coup
… Mais De l’autre côté, une petite voix au fond de moi me conseille de rester patient, me dit que tout cela évolue déjà bien vite, qu’il faut laisser du temps au temps, tout en continuant de montrer l’exemple, d’expliquer les choses. Et ainsi, billet après billet, discussion après discussion, convaincre la masse de nous suivre dans cette belle construction d’un monde meilleur.
Cette seconde voie, bien que plus difficile, me semble plus sage…
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Crédit photo : texplorer


C’est beau
lol, il y a de l’idée, c’est intéressant mais un peu trop idéaliste à mon sens (et ce n’est pas le fondé de ma critique car c’est justement ce que j’aime bien) ma critique irait dans le sens inverse. Internet devrait nous être utile non pour définir telle ou telle stratégie à adopter, mais bien pour nous attaquer aux problèmes de façon intelligente, pragmatique et agir au quotidien et dès maintenant, puisque ça marche. Chaque individu, entité d’un parti, d’une société souhaite d’abord gagner pour lui, c’est normal. Cela tu ne peux pas y changer grand chose (surtout chez les politiques oldschool), en revanche Internet, si l’on en mesure le potentiel peut nous permettre de choisir comment gagner mieux pour soi (et non plus uniquement), dans quelle société nous voulons vivre, agir à son échelle et selon ses possibilités, individuellement et en collectif (contrairement au passé ou un petit nombre de personnes choisissait pour les autres plus nombreux, je crois). Si les politiques de l’ancien monde (celui du média unidirectionnel) ne l’ont pas tous (encore) comprit (car ils trainent de vieux schémas), ils ont d’autres compétences qui font que leur fonction est utile à la société (peut être…). La question essentielle à mon sens, et c’est là où je te rejoins en partie je crois, c’est : que fait t-on des personnes qui sont incompétentes dans le numérique sociétal (encore prit comme un domaine singulier) et qui donnent malgré tout des directions à la société dans ce sens (par ailleurs, société dans laquelle,le numérique prend de plus en plus d’importance de manière générale) ?
Du coup c’est un peu complexe, c’est comme un rubik’s cub. La solution est là, certains peuvent la trouver en quelques secondes, d’autres mettront des années. Le plus important est donc de savoir terminé son rubik’s cub avant de dire comment il faut faire pour y parvenir. Donc je te dis cela mais c’est à relativiser car je n’ai encore réussit à finir le mien…
pour conclure, je dirais que ton choix entre la pilule rouge (1) et la pilule bleue (2), c’est avant tout le tien
, si tu veux t’entraîner dans une aventure collective, celle d’un parti progressiste qui n’existe pas encore, ça sera forcément autre chose que ce que tu imagines (j’ai étais clair là ?). On pourrait commencer par se demander : quelle place doit-on accorder au monde numérique dans notre société ? Le numérique est-il au coeur de la société d’aujourd’hui et de demain ? Si la réponse est oui, alors il faut faire un parti qui soutiendrait cette ligne et chercherait à promouvoir le meilleur du digital dans tous les secteurs. Si dans le cas contraire, les avancées numériques sont simplement « virtuelles » et n’ont / auront que très peu d’importance demain, alors il vaut mieux laisser faire… je ne sais pas trop comme toi, je me pose des questions. Dans tous les cas la dénomination par le mot « pirate », si elle à un côté sympathique, me semble un peu inapropriée.
A plouf
Mathieu
Je crois que tu as bien saisi la teneur de mes propos
Oui internet va prendre une importance de plus en plus grande dans notre société. Il ne s’agit en rien de choses virtuelles, bien au contraire. Tous les blogs que je lis, et les discussion que je tiens sur la toile concernent des choses belles et bien réelles !
A partir de là, beaucoup de domaines peuvent bénéficier des avancées technologiques permises par internet et le numérique en général, et la société tout entière va en subir des conséquences (positives) importantes. (ce que j’essaye d’ailleurs de montrer et discuter sur ce blog).
Je suis certainement très idéaliste, mais j’ai aussi conscience de l’être. Internet ne va pas résoudre tous les problèmes, c’est sur, mais il y a des choses sur lesquelles internet peut être facteur de progrès (je pense notamment aux problématiques de transparence politique).
Dans ce contexte, un parti politique peut jouer un rôle positif, mais quel serait le positionnement d’un tel parti? Dans un pays très clivé gauche-droite, comment se positionner ? Un tel parti ne peut se positionner dans un tel schéma. Ce serait pour moi un parti pour le progrès humain porté grâce à la technologie, Il ne s’agit pas de défendre une idéologie socialiste ou capitaliste.
Alors, oui, mon point de vue devrait me pousser à agir, et à m’engager politiquement, mais (outre le fait que je sois encore jeune…) je ne suis pas encore convaincu du bien fondé d’une telle stratégie pour les raisons que je cite dans mon billet. En tout cas pas n’importe comment comme cela est fait ici ou là
…
@Seekoeur le numérique est-il au coeur de la société d’aujourd’hui et demain ?
La réponse est non. Le numérique est un outil, un vecteur. Ce qui est au coeur de la société d’aujourd’hui c’est l’argent, le pognon, le clientélisme. Ce qui pourrait-être au coeur de la société de demain pourrait être la justice, l’amour ou la paix.
Ce que je veux dire, c’est que le discours des technicistes avec le numérique, c’est qu’ils veulent absolument lui donner un rôle, prouver que oui, on a raison de l’utiliser parce que ce n’est pas seulement un bon moyen de se fendre la poire, mais aussi un extraordinaire medium pour sauver un peuple, engager une démocratisation ou que sais-je encore. Le numérique n’est qu’un outil, un outil d’organisation et de communication. Mais un outil.
Et si on veut mettre sur cet outil un bon film porno, on peut. Si on veut l’utiliser pour changer le monde, on peut aussi. Mais tant que les gens ne seront pas prêt à débattre dans la rue, à aller comprendre comment marche leur mairie ou à faire partie d’une association, ils ne seront pas plus prêts à défendre je ne sais quel outil.
Alors oui, on s’amuse bien sur Internet, oui le numérique c’est passionnant, et c’est un peu utile, mais il faut se bouger un peu pour faire changer les choses et ne pas être patient en se disant « Je ne fais rien, si j’ai de la chance, il ne vont pas toucher à mon outil ».
ILS VONT Y TOUCHER. Ils veulent toucher à tout, ils veulent tout connaître, et tout contrôler.
Merci, bien intéressant, je n’aurai pas vu sans ton billet. Bonne journée.
@alphoenix : Tu as raison que internet n’est qu’un vecteur (même si j’imagine que c’est ce qu’avait mathieu en tête)
Pour le reste, et pour revenir aussi sur ton twitt , je ne pense pas que la deuxième option soit l’option « attendre ». Il s’agit aussi de se battre pour défendre un idéal, mais autrement que par l’affront politique direct.
Je crois même que cette stratégie est plus difficile car il s’agit pour tous les internautes citoyens que nous sommes de convaincre nos proches un à un, de continuer à montrer l’exemple, de construire des solutions etc… Jusqu’au moment ou le mouvement sera tellement important au niveau de l’opinion publique que les politiques seront obligés de nous écouter… ou de partir.
A côté de cela, créer un peu de buzz autour d’un parti pirate bidon, c’est de la rigolade
@alphoenix nous nous connaissons un peu IRL
et pour une fois je suis d’accord avec toi. Internet est un outil, oui. L’électricité est un outil également. Tu peux t’en servir pour réanimer un corps ou l’électrocuter. Autrement-dit, ce qui importe c’est l’usage que tu fais de cet outil. L’argent aussi est un outil, soit dit en passant (d’où l’importance de l’éducation qui est pour moi au cœur de la société). En revanche, internet me semble être un outil très puissant. Bon ok, si tu n’en fais rien, il n’aura aucun poids (et encore), on est d’accord. Mais si tu sais t’en servir, sa puissance te permets (potentiellement, virtuellement) de donner une portée plus riche à ton activité. Dans le sens où désormais tu peux la partager, l’améliorer en observant l’activité des autres, en agrégeant tes activités à celles d’autres par exemple (qui plus sont géographiquement et historiquement éloignés) pour défendre une cause ou autre, etc.
Pour en revenir à la question posée par @Stan (j’en profite pour continuer la discussion
). Si Internet est bien un outil, un écosystème si tu préfères, je pense néanmoins qu’il tend de plus en plus à être au coeur de la société d’aujourd’hui et de demain (ne serait-ce que d’un point de vue fonctionnel c’est évident). D’où le fait que je sois assez d’accord avec toi, me semble-t-il
@alphoenix si tu lis ce commentaire, tu vas me demander : est-ce l’éducation ou Internet qui est au coeur de la société finalement ? Je te répondrais, que c’est une fausse question. Pour moi les deux vont de pair. Plus le niveau d’éducation sera élevé, plus Internet changera de forme, plus la société changera (dans le bon sens je crois). Donc pour terminer, je pense que ceux qui ont accès à internet et qui ont un certain niveau d’éducation ont une responsabilité (une éthique?) envers ceux qui n’ont accès ni au net, ni à l’éducation et je me sens concerné par ça. Tchuss
Je vous invite à jeter un oeil à la discussion qui se déroule aussi sur friendfeed ici
Je crois que Jérôme touche un point central en abordant le thème de la modération. Si cette condition est respectée, les 2 stratégies peuvent cohabiter, et se compléter par la même occasion. Reste après à chacun de trouver le moyen d’action qui lui corresponde le mieux
. Je vais continuer d’y réflechir…
Je suis également d’accord avec Seekoeur qui aborde l’importance de l’éducation. Mais qui seront les professeurs des professeurs ?
Stan président!
Super article, très enrichissant. Toujours en accord avec toi-même.
Le journal est un outil. La TV, aussi. De même que la radio. Et pourtant, ne sont-ils pas nommés media? Internet les rejoins ici, me trompe-je?
C’est donc là que je suis en même temps en accord et en désaccord avec vous.
Certes, internet est un outil (et quel outil!), mais c’est, par son utilisation, qu’il transcende ce qui existe depuis longtemps. Donc cela en fait plus qu’un outil, non?
Je ne sais pas si je suis très clair. Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait que cet « outil/media » fait partie intégrante du monde d’aujourd’hui et de demain, qu’il apporte ou non une révolution sur le plan politique.
@Marc : Bien sur qu’internet est un média ! Un média beaucoup plus puissant que les autres d’ailleurs… Pourquoi ?
Parce qu’à la différence des anciens médias (radio, tv), internet est un outil disponible pour tous, et à un prix modeste. (edit : « disponible » dans le sens utilisable, côté emetteur – la radio et tv etant aussi très accessible, mais côté auditeur uniquement)
De leurs côté, les anciens médias étaient réservés à une élite de gens (qui en plus sont sous influence de l’élite politique …)
Internet change complètement la donne, y compris, je pense, au niveau politique, puisque le pouvoir s’assoie sur le controle des médias (le 4eme pouvoir…)
Sur la question de l’outil (ou plus qu’un outil), j’aurais tendance à te rejoindre.
Il faut peut être différencier l’aspect « média » qu’est internet (=outil), et touts les autres conséquences qu’implique internet. Par exemple, sur notre manière de communiquer, de penser, de créer de la valeur, etc… Toutes ces conséquences font qu’internet est aussi un phénomène de société, en plus d’un outil technologique.
Il y a ça aussi : http://la-dissidence.org/
@Gérard : me suis penché dessus en effet. Gros reproche :
C’est typiquement ça que je pense qu’il faut éviter : faire un programme fourre-tout irréaliste, avec des mesures démagogiques et peu fédératrices (trop « de gauche »).
Je préfère restreindre les revendications à quelques mesures phares qui permettent au pays de repartir assez rapidement sur de meilleures bases, et qui ont aussi plus de chance de rassembler des gens de tout bords.
On verra ensuite pour les détails !
PS : #fail : je répondais en pensant que vous commentiez sur mon dernier article (je réponds via l’interface du blog
)