Création & internet : 7 problématiques pour un vrai débat
Alors que les querelles autour de la loi hadopi reprennent de plus belle (une nouvelle version de la loi va être débattue à l’assemblée nationale le 15 Septembre prochain), il me paraît nécessaire de remettre une couche sur certains aspects que cette loi omet totalement d’aborder. J’en ai recensé certains, qui ne sont surement pas exhaustifs, mais qui méritent néanmoins d’être dits. Après relecture, cet article reflète également une bonne partie de ma réflexion (non achevée) sur le sujet. N’hésitez donc pas à critiquer / améliorer
!
1. Pirater n’est pas voler
Même si cette idée commence à faire son chemin, ce n’est pas (encore) le cas chez tout le monde. Je me permets donc de le rappeler ici : le vol transfère la possession d’un bien, le piratage la multiplie. Et cette nuance a des conséquences
.
Mais attention, cela ne veut pas dire que le piratage ne soit pas pénalement répréhensible, comme l’explique Maitre Eolas dans ce billet, la violation de droits d’auteurs ou contrefaçon est même davantage réprimée par la loi que le vol. Mais là n’est pas le sujet, le problème est celui de l’adaptation du droit d’auteur à ce nouvel environnement technologique.
2. Un environnement inédit : l’économie de l’abondance
On en revient de fait à ce point central : internet et les nouvelles technologies permettent de copier du contenu à l’infini, et pour un coût quasi-nul. De fait, ces contenus se retrouvent dans une situation d’abondance, ce qui est ni plus ni moins une nouveauté dans l’Histoire de l’Humanité.
Il faudra bien que les maisons de disques se fassent à cette idée : l’abondance tend bien entendu à diminuer le prix du bien. Il est donc inacceptable que le prix d’un album téléchargé soit si proche du prix du cd d’antant…
3. La musique est un bien d’expérience
La meilleure manière de découvrir un artiste reste bien souvent de télécharger illégalement ses œuvres. Pourquoi ?
1. Ecouter un extrait de 30 sec, comme on dit, ça va bien 30 secondes
!
2. Il faut très souvent plusieurs écoutes d’un même titre avant de l’apprécier (et sur le support de son choix)
C’est pour cela que l’on dit que la musique est un bien d’expérience, c’est à dire que sa valeur ne dépend pas de ses coûts de production (comme une voiture), mais de la qualité de l’expérience qu’elle génère auprès des consommateurs.
La bonne nouvelle est que les sites de streaming apportent une (partie de la) réponse à ce problème là, même s’il n’est pas toujours facile de retrouver les artistes au bon endroit (je parle des « petits », bien entendu, mais également les plus grands!). Subsistent également les problèmes de la qualité du streaming et des usages de consommation de la musique (s’il me faut plusieurs écoutes pour apprécier un morceau, une occasionnelle visite sur un site de streaming ne suffira pas à me faire acheter).
A partir de là, que dire quand je supprime les fichiers téléchargés après les avoir écouté une seule fois s’ils ne me plaisent pas ? Serais-je là passible d’être hadopié pour avoir possédé très temporairement ces fichiers ?
4. La question des coûts
On parle bien souvent de la chute des revenus des majors artistes, mais que dit-on des coûts ? Ainsi, si l’on en croit cette étude de numérama, outre les frais de fabrication des disques (amenés à être marginalisés), 30% des budgets des maisons de disques sont consacrés à la promotion.

Source : Numérama
Or, internet permet bien d’autres moyens de promotion que les coûteux spots TV et radio. Outre le marketing communautaire dont le coût peut être quasi-nul (du moins financièrement), des publicités bien ciblés sur internet peuvent se révéler bien plus fructueuses.
Par conséquent, on peut aisément imaginer que si les maisons de disque diminuent significativement (voire suppriment) leur budget alloué au marketing, elles diminueront leur coûts. Sans même parler de la possibilité pour les artistes de s’autoproduire – ce qui devient de plus en plus réalisable.
Je crois que c’est un point central de la « solution » pour l’ « industrie de la musique » (je déteste ce terme) : si le prix de la musique est irrémédiablement amené à diminuer, il en est de même pour les coûts de production. Ce n’est donc pas nécessairement la catastrophe pour le secteur.
Mais au fait, quelle catastrophe ?
5. Le piratage ne nuit pas à l’économie de la culture
C’est en tout cas ce que plusieurs études montrent : le piratage via les réseaux P2P à un effet positif sur l’économie. Phénomène qui serait expliqué par le fait que ceux qui téléchargent beaucoup sont plus enclins à acheter d’autres produits culturels (concerts, produits dérivés). Encore faut-il mettre en place des outils permettant de profiter de cette nouvelle donne…
Il faut également nuancer très fortement les complaintes des maisons de disques…Ce qui m’amène au point suivant :
6. Qui est en difficulté : Les majors, ou les artistes ?
Les médias et lobbies essaient de nous faire croire que le secteur est si mal en point que les artistes seraient eux mêmes affectés. Faux ! Les revenus redistribués par la SACEM sont en augmentation depuis 2000 (pareil chez les indépendants).
Autrement dit le problème du piratage n’affecte pas tant que ça les artistes. En fait, c’est le CD qui pâtit principalement du piratage, tandis que d’autres sources de revenus sont, elles, en augmentation (ventes sur supports numériques, concerts). A ce titre, on devrait s’intéresser davantage aux licences creative commons qui, contrairement à ce que l’on peut penser (au premier abord), permettent aussi aux artistes de vivre sinon de leur musique, de la relation qu’ils peuvent créer avec leurs fans (via les autres sources de revenu). Le tout en profitant bien sûr du copyleft pour se faire connaitre.
De leur côté, les majors connaissent effectivement des difficultés puisque le CD a toujours été leur principale source de revenus. De plus, ils n’ont pas été capables de développer des offres de téléchargement/streaming attrayantes pour les consommateurs. La faute aux internautes ?
7. Une économie en transition : problème de la masse critique et évolution des usages
Enfin, on critique bien souvent les nouveaux business models de la musique (les sites de streaming, par exemple) en disant : « De toute façon, ce n’est pas rentable, et les artistes ne touchent rien ! ». Mon avis est de dire qu’il est bien trop tôt pour en juger.
Il faut en effet garder à l’esprit qu’il y a toujours un retard des usages par rapport aux innovations technologiques mises en œuvre par certaines startups. De ce fait, la masse critique (nombre d’utilisateurs requis pour atteindre le seuil de rentabilité) n’est donc pas encore atteinte pour la plupart des startups. Bien sûr certaines mourront, mais je suis certains que d’autres seront de grands succès. Tiens d’ailleurs, Itunes en est déjà un
.
Nous sommes en plein vol entre 2 trapèzes : l’ancien modèle ne marche plus, et les nouveaux modèles en train d’être construits ne peuvent pas encore totalement remplacer l’ancien. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage
!
Conclusion
Peu importe finalement l’adoption de cette inapplicable loi. Il est temps de revenir au fond du débat : quel avenir pour l’industrie musicale ? Quel nouveau rôle (ou pas) pour les maisons de disques ? Comment redéfinir les droits d’auteurs à l’ère du numérique ? Comment redonner de la valeur à la musique ? Comment simplifier la collecter des droits d’auteurs ?
Autant de questions autour desquelles je vous invite à discuter ici !
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Crédit photo : shankarmenon
A lire ailleurs :
Pirater n’est pas voler, en sept mythes – Climb to the Stars
L’industrie musicale n’est pas en crise, les CD et l’album le sont – Moovie
Nous sommes tous des voleurs ? – Stéphane Favereux sur Owni.fr
Impact positif du p2p : interview des auteurs de l’étude scientifique Néerlandaise – RWW France
Hadopi : et pourquoi pas défendre le parchemin ? – Rue89
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Additional comments powered by BackType

Je suis impressionné par la qualité de tes articles Stan
Bonjour,
Je trouve le raccourci un peu rapide sur la suppression des budgets marketing … des pubs sur internet sont certes aujourd’hui de plus en plus sensés mais elles sont loin d’être également accessibles ou gratuites …
Et si réseaux sociaux, partenariats divers, échanges de bannières renforcent la visibilité de l’artiste tout en demeurant des gestes « gratuits », c’est loin d’être suffisant car il faut se distinguer d’une masse d’artistes très présents sur la toile.
Si pas de budget com = pas de visibilité et un investissement de production qui n’aura rien servi car qu’un « produit » soit bon parait être une évidence pour trouver son public. Encore faut-il que ce dernier connaisse son existence ! C’est à ça que sert un budget com et marketing et s’il est bien un poste de dépense primordial dans le développement d’un artiste, c’est celui- là !
Parole de communicante
AUtre nuance également : le revenu de l’artiste pâtit tout à fait du manque de revenus des majors ou labels indés! La Sacem est loin d’être le seul revenu de l’artiste!!!
Les artistes devraient également être rémunérés en cachets pour l’enregistrement de leur production, leurs concerts … or c’est de moins en moins souvent le cas ! Car les labels n’ont plus les moyens de payer mais également rognent sur les budgets de prod car avec le peu de ventes qu’ils font, ils ne rentabilisent pas leur investissement. Et il ne faut pas perdre de vue que ça reste une une industrie, non dans sa connotation péjorative, mais dans son fonctionnement économique.
Comment payer des charges et des salariés sans générer de revenus à la société ??
Il faut donc peut être arrêter de fustiger les majors…
@Elodie :
Sur ton premier commentaire, je ne dirais pas que le rapport budget => visibilité soit si pertinent que cela de nos jours. Personnellement, je découvre davantage de musique via mes amis, les réseaux sociaux et des sites comme lastfm ou the Hype Machine que via les opérations de communication des maisons de disque… Le bouche à oreille a toujours été le meilleur marketing, c’est bien connu
.
Et puis, avant de vouloir être visible, il faut déjà faire de la bonne musique. Si c’est le cas et que l’artiste fait le minimum nécessaire pour que l’on puisse trouver et partager sa musique sur internet, le reste suivra…
C’est essentiellement à cela que je pense quand je parle de « marketing communautaire ». il ne s’agit pas seulement de créer une page facebook, un myspace, et un joli site , mais de fédérer une communauté de fans qui parlerons ensuite de vous à leurs amis… Dans cette optique, la musique est certainement la meilleure publicité d’un artiste, pas son produit final
Tu dis qu’il n’est pas facile de « sortir du lot » dans cette abondance d’artistes. C’est vrai à première vue, mais qui a dit qu’il fallait sortir du lot ? Le critère du succès n’est pas selon moi la taille de l’audience touchée, mais la qualité de celle-ci (cf plus haut à propos de la communauté).
Sur le second point, tu résume toi-même pourquoi les maisons de disques doivent évoluer ou disparaitre. Si les majors n’arrivent pas à rémunérer correctement les artistes, c’est bien qu’il y a un problème dans leur business model…
Sans vouloir leur « mort », reconnaissons que leur rôle ne peut plus être le même que depuis 20 ans alors que tant d’outils sont désormais à la disposition des artistes pour couper les chainons « de trop » (encore faut-il qu’ils en aient conscience – les artistes).
J’espère que mes propos sont compréhensibles, comme je le dis plus haut, mon cerveau est en pleine cogitation sur le sujet