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L’autre fracture numérique

2009 octobre 10
Winds of change - CC sarniebill1
Winds of change – CC sarniebill1

Si la problématique de la fracture numérique en tant que disparités vis à vis de l’accès aux infrastructures internet (problème du déploiement du haut débit principalement) est un problème bien connu de tous, il existe peut être une autre fracture numérique dont on parle moins.

Cette seconde fracture numérique est la fracture des usages et des consciences.

Comme je m’efforce de l’expliquer sur ce blog, internet est en train de révolutionner notre société, de changer les règles politiques et économiques, entre autres… Mais si ce blog a une raison d’être, c’est bien qu’à la base il y a un problème : tout le monde n’a pas conscience de ces profondes mutations ! Et il n’est pas si facile que ça de les expliquer…

Tout un écosystème à repenser…

Ainsi, lorsque j’essaye par exemple d’expliquer à mes amis pourquoi hadopi est une mauvaise loi, c’est toute une longue histoire qu’il faut patiemment expliquer et rééxpliquer. Dans l’exemple de la loi hadopi, il y a ainsi au moins 6 points clés à comprendre :

Et c’est d’autant plus difficile que l’on ne peut aborder ces points séparémentEn effet, comme Thierry Crouzet l’explique sur l’exemple du piratage : tout est étroitement lié :

« On comprend que le problème du piratage n’est pas un problème simple mais, au contraire, qu’il équivaut à une pique se trouvant au cœur du jeu de Mikado. Quand on la touche, tout bouge dans la société. »

C’est donc tout le système qu’il faut repenser… Mais combien sont prêts à faire cet effort intellectuel ?

J’ai beau maitriser (à peu près) ces problématiques, il n’en reste pas moins difficile d’arriver à expliquer tout cela de manière claire et concise à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler avant… Bien sûr, cela va encore quand mon interlocuteur est vif d’esprit et ouvert à la discussion (prêt à faire des concessions), mais je dois bien admettre que dans la plupart des cas je me heurte soit à l’incompréhension de mon interlocuteur soit à mon incapacité à expliquer assez bien tout le barzingue  (soit encore tout simplement au manque de temps).

Ces discussions sont même parfois complètement improductives car mon interlocuteur finit par se conforter dans ses préjugés (qui n’est autre qu’une solution de facilité après tout).

Rassurez-vous, je ne suis pas pour autant sur le point d’abandonner : je continuerai aussi longtemps que nécessaire à expliquer tout cela :) .

Une difficulté qui soulève une grande crainte

En fait ma crainte se trouve bien plus profonde : mes différentes expériences me plongent dans un grand doute : comment construire une société numérique avec un tel fossé entre les initiés d’internet dont je fais partie, et gens « normaux » ?

J’ai bien peur que de nombreuses personnes loupent complètement le virage de la révolution numérique et restent sur le carreau de l’ère analogique… confirmant ainsi la thèse de Alexander Bard et Jan Söderqvist, lorsqu’ils prédisent l’apparition d’une nouvelle élite (les netocrates) vs une nouvelle sous-classe sociale (le consumtariat)…

Autrement dit cette autre fracture numérique ne va-t-elle pas tuer dans l’oeuf le concept d’origine du 2.0 ? Ou plus exactement le 2.0 ne va-t-il pas uniquement profiter à une minorité de geeks et « social media addicts » plutot qu’à l’ensemble de la société ?

Voilà des questions qui m’agitent profondémment, et je m’impatiente d’avoir votre avis sur le sujet ;-) !

– — –

Voir aussi sur ce blog :

Quelle stratégie pour la démocratie numérique ?

Faire entrer internet dans les règles ?

Et à lire ailleurs :

En politique et dans certains médias, la fracture numérique est toujours là – [Enikao]

Les « experts » du web : une vision enfantine ou doctrinaire – Net & Sans détours

Candide chez les politiques – RWW France

La technologie comme écosystème – RWW France (ajouté après ;-) )

Sur le même sujet...

Le best of Hadopi
Le filtrage des réseaux renforce leur pouvoir
Le triomphe du déni
14 Responses leave one →
  1. octobre 10, 2009

    Dans mon prochain livre j’espère réussir à expliquer pourquoi tout cela est si liés… et que c’est toutes la sociétés qu’il faut repenser… J’ai parfois un mal fou à trouver un ordre pour rester simple tant tous les concepts rebouclent sur eux-mêmes.

  2. octobre 10, 2009

    Salut Stan,
    je n’avais jamais entendu ce terme de « netocrates », et c’est même la première fois qu’un concept qui s’oppose aux « toutes les opinions se valent » que de nombreuses personnes critiquent, notamment l’émergence de blogs comme le tien ;)

    Concernant ton initiative de sensibiliser à la révolution numérique, je pense que c’est comme un cycle : il y a la première vague de gens sensibilisés, attentifs, curieux (intelligents?) qui se posent des questions et réfléchissent, puis un beau jour il y a un concept qui frappe le grand public, qui rencontre une audience grand public. Les gens se rendent compte que les recruteurs peuvent les voir sur internet, dans le bon mais surtout le mauvais sens du terme ; c’est un début non?

    Et puis pour finir, n’y a-t-il pas toujours eu des « élites » qui étaient en avance sur les autres? Sans parler de prestige et diplômes, n’est-ce pas un phénomène social normal, qu’il y ait des « premiers »? Ca me fait penser au cycle de vie d’un produit, où il y a une minorité visible, les early-adopters, qui porte un produit au grand public.

  3. octobre 10, 2009

    @Thierry Crouzet : merci de ton passage par ici ;) J’attends donc ton livre avec impatience ;-)

    La démarche de vouloir recomposer le puzzle est très louable, malheureusement, tes lecteurs ne seront pas encore une fois ceux qui s’intéressent déjà à internet ? (désolé pour mon pessimisme…)

  4. octobre 10, 2009

    @Yanning : merci pour ce commentaire de non-geek :)

    « n’y a-t-il pas toujours eu des « élites » qui étaient en avance sur les autres? prestige et diplômes, n’est-ce pas un phénomène social normal, qu’il y ait des « premiers »?  »

    Oui, mais justement le 2.0 etait censé balayer tout ça à la base, non ?

    Mais en fait ce que disent Alexander Bard et Jan Söderqvist, c’est que justement la période de transition que nous vivons (tu parles à juste titre de cycles) va créer un nouvel ordre social avec de nouvelles classes, ce que n’avaient pas forcément prévu les grands penseurs du 2.0 …

    Note au passage : il faut bien comprendre que dans cette théorie, les nouvelles classes ne seront pas les mêmes qu’auparavant. Tu parles par exemple de diplome, je ne suis pas sur que ce sera un critère de succès demain … ;-)

    Tu penses que c’est naturel et normal, et tu as peut être raison dans ton réalisme. Personnellement, en tant qu’idéaliste, je trouve ça un peu dommage… ;-)

  5. octobre 11, 2009

    Très bonnes questions que tu poses en fait aux… netocrates (plus ou moins) que nous sommes. :) Sinon nous ne serions pas là, bien-sûr.
    La fracture se produira de toute façon, ça se passe comme ça dans toute révolution. Tu peux informer, éduquer mais tu ne peux pas forcer les gens à adopter de nouvelles habitudes contre leur gré. En une ou deux générations cette fracture disparaîtra pour la grande majorité.

    Mais ton attitude est très noble. :)

  6. octobre 11, 2009

    Franchement, Stan, je rejoins un peu ce que dit Thierry dans le #7 : ta culture du web devient impressionnante et tu fais sans aucun doute partie des personnes qui exploitent très bien le web 2.0

    Cependant, le fait de penser que les diplômes perdent leur importance me gêne un peu. Ce serait horrible, tu pourrais parler d’une autre fracture numérique dans ce cas : celle du Nord-Sud. L’Afrique est, par exemple, une nouvelle fois complètement larguée, et les pays les plus équipés sont toujours les pays du Nord…

    On ne peut pas « tous » faire d’une « élite » ! Et puis la société ne bougera pas si vite que les technologies non-plus, internet mettra du temps avant de remodeler les classes… cela n’empêche qu’il y a de quoi être perdu aujourd’hui.

  7. octobre 11, 2009

    @Jean Philippe : Merci de ton passage :-) Oui je pose cette question avant tout aux initiés du web, mais j’espère également que d’autres jetteront un oeil à ce billet, et peut être cliqueront sur 2-3 liens … ;-)
    Sinon tu as raison : je ne peux forcer personne à changer, même si je le ferais pour eux ! :p Bon bah au moins maintenant je culpabiliserai pas si par hasard je deviens un netocrate … jusqu’à la prochaine révolution ;-)

    @Yannig : Certes j’ai acquis pas mal de connaissance, mais dis-toi qu’il y a un an j’étais très loin de là où j’en suis maintenant. Autrement dit l’accès au savoir grâce à internet m’a permis de rattraper mon retard… Et j’osais espérer que d’autres osent l’aventure…
    D’ailleurs, entre nous soit-dit, j’ai appris bien plus grâce à internet qu’à l’école… De là à dire que la valeur du diplome va disparaitre, personne ne peut en être sûr, néanmoins :
    1. ce ne serait pas forcément une si mauvaise chose quand on regarde la sélection sociale opérée par le système actuel en France
    2. Je ne parlais de la fin des diplomes que comme critère d’accession à la netocratie. (bien sûr, pour être plombier, le diplome a encore un intérêt!)

    Non, on ne peut pas tous faire partie de l’élite dans le système actuel… Mais si tu fais bouger les mikados, qui sait ? Voilà en tout cas ce que je voulais dire mais tu as surement raison dans ton réalisme ;-) A part ça, mon petit doigt me dit que ça bouge certainement plus vite que tu ne le pense ;-)

    PS : La fracture numérique avec les pays du Sud existe déjà…

  8. octobre 11, 2009

    Fabrice me glisse à l’oreille cet article : http://fr.readwriteweb.com/2009/05/22/prospective/la-technologie-comme-ecosysteme/

    A lire (ou relire) ;-)

  9. octobre 11, 2009

    Cette conférence sur la réputation numérique est assez intéressante, et la réponse donnée par Luis Alberola à première question d’auditeur (vers la minute 16) aborde un peu cette notion de « netocratie ».

    http://www.esc-lille.tv/rich_conf02.html

  10. octobre 11, 2009

    Très juste cet article !
    Je viens de tomber sur ce blog grâce à Delicious (outil magique, que j’avais tord d’ignorer jusqu’à présent !).

    En plus d’avoir des lectures communes, il se trouve que le blogueur est Lyonnais ;)
    Le web des « netocrates » est si petit…

  11. kfigaro permalink
    octobre 12, 2009

    Heureux de constater que les « geeks », ou du moins qu’une partie de l’élite du net s’aperçoit enfin qu’elle se détache de plus en plus du « vulgum pecus » moyen, ça change de la dénégation et de l’apologétique permanente du réseau des réseaux.

    En France, plusieurs sociologues ont pointé du doigt le phénomène dont Franck Rebillard dans « Le web 2.0 en perspective », Philippe Breton ou dans une moindre mesure Dominique Wolton.

    Dans la revue « Réseaux » :
    http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/accueil.html

    on trouve en outre plusieurs articles (dont certains datent de 1999 !) qui prouvaient déjà que l’élitisme était sous-jacent sur usenet (l’humour pour « initiés » volontairement inaccessible aux profanes, les luttes symboliques invisibles entre les intervenants qui opposent par exemple le « leader » cultivé et respecté du groupe au français châtié et sans la moindre faute et le « newbie » qui poste dans le désert et sans la moindre réponse des autres membres du groupe, les réflexes claniques, etc…)

    Un type comme Andrew Keen (« Le culte de l’amateur ») n’a absolument pas compris que le web 2.0 (« actif », je ne parle pas des lurkers) était en réalité la chasse gardée d’une infime partie de la population française (très fortement dotée en capitaux scolaires et culturels) et pas du tout des « piliers de bistrots » incultes (avec le mépris de classe à peine voilé qui se cache derrière ce type de jugement) comme il voudrait nous le faire croire.

    Pour ceux qui en douteraient encore et s’imaginent toujours que les internautes (les geeks en réalité…) les plus actifs et les plus « up-to-date » sur le net font partie des classes populaires et des classes moyennes inférieures, je leur conseille la lecture du constat cruel mais lucide fait par un Olivier Donnat dans « L’État des Inégalités en France 2007″ (un livre très récent donc, ça ne date pas de 1979…)

    petit extrait :
    « À l’heure du numérique, la participation à la vie culturelle ne peut plus se mesurer à la seule aune de la fréquentation des équipements. En effet, le développement des médias domestiques combiné à la diversification des programmes a permis de « transporter » l’art et la culture dans les foyers et favorisé l’émergence de nouveaux modes de consommation et d’appropriation des oeuvres. Il en a résulté de profondes transformations des rapports à la musique, aux films et plus récemment aux textes, sans toutefois que la loi du cumul qui est souvent dominante dans le domaine culturel – la culture va à la culture, comme l’argent va à l’argent – ne soit remise en question : de même que les amateurs d’Arte ou des émissions culturelles sont souvent des habitués des théâtres et des musées, ceux qui louent ou achètent des DVD vont plus souvent au cinéma que la moyenne et ceux qui téléchargent de la musique fréquentent plus les concerts que ceux qui ne le font pas. La diversité des modes d’accès à la culture a certes permis une augmentation des consommations culturelles, mais elle a jusqu’à présent surtout permis aux personnes ayant un intérêt pour l’art et la culture d’enrichir la palette de leurs comportements et de leurs goûts. » (Olivier Donnat)

    à méditer…

  12. octobre 12, 2009

    @jbellieri : Lyonnais en exil oui ;-)

    @Alexis : En effet, il faut que les geeks descendent un peu de leurs blogs et réseaux sociaux et parlent de tout ça autour (mais je ne doute pas que la plupart le font)

    Au passage, c’est un peu pour ça que je suis favorable à une décentralisation des commentaires de blogs (vers facebook par exemple comme j’en parle ici) : c’est pour déporter ce genre de débat là où les gens « normaux » sont … ;-)

  13. octobre 12, 2009

    @kfigaro : merci pour ce commentaire long et intéressant :)

    Une remarque pour tenter de faire avancer le débat :

    Malgré le fait qu’une élite se dégage toujours, il y a tout de même plusieurs points positifs de tout ça :
    - les classes sociales sont boulversées : autrement dit il y a un brassage de la répartition du pouvoir qui a terme devrait permettre de renouveller le coprs politique (par exemple ;-) .
    - La distance entre l’élite et la base de la société sera peut être plus courte, autrement dit il serait plus facile de rentrer dans l’élite ? Plus de méritocratie ?

    Qu’en pensez vous ?

  14. kfigaro permalink
    octobre 12, 2009

    @Stan :

    1er point : les classes sociales sont effectivement bouleversées (depuis l’apparition de l’hypermodernité) mais d’après un Louis Chauvel (« Les classes moyennes à la dérive ») elles sont loin d’avoir disparu pour autant. 2 axes persistent malgré tout et traversent toujours l’espace des classes moyennes (dont font partie bon nombre des Netocrates) depuis la fin du 19ème siècle : un axe vertical « classique » basé sur les capitaux détenus et un axe horizontal « ancien-nouveau » : généralement les « anciens » sont plus dotés en patrimoine et capitaux économiques et les « nouveaux » cumulent surtout capitaux culturels et titres scolaires).

    Ce qui semble se dessiner de façon très nette à l’heure actuelle, c’est un conflit de plus en plus ouvert entre les « bloggeurs-netocrates » et « l’élite officielle » des médias classiques (cf l’affaire Hadopi puis récemment les débats Polanski, Finkielkraut et Frédéric Mitterrand), rappelant un peu celui qui opposait l’élite des penseurs de la révolution française aux aristocrates avant 1798… Il s’agit clairement d’une lutte de pouvoir, et celle ci est avant tout « textuelle », à base d’argumentation par forums ou blogs interposés, etc… toute une rhétorique qui exige d’importantes ressources culturelles souvent inaccessibles aux classes les plus défavorisées…

    2ème point : La distance entre l’élite et la base de la société ne pourra être écourtée sans un bouleversement tout aussi radical dans l’éducation… Pour le dire autrement : tant que les « netocrates » se recruteront quasi exclusivement parmi la classe moyenne supérieure (l’élite scientifique ou littéraire, les bac +5 avec mention, etc…), le fossé entre « consumtariat » et netocratie risque au contraire d’aller en s’agrandissant…

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