Créateurs de possibles et logique de parti : contradictoires ?
Aux vues des réactions et réflexions suscitées par mon dernier article à propos du nouveau site de l’UMP, il m’est apparu nécessaire de préciser le fond de ma pensée, voire même d’aller un peu plus loin…
Quelques remarques en vrac pour commencer :
- Contrairement à ce que certains semblent penser : je ne peut que me réjouir qu’un parti comme l’UMP tente l’aventure du participatif avec Les Créateurs de Possibles, dans la mesure où ce type d’outils sont l’avenir de notre société. Le plus tôt les gens seront formés (ou plutot : se formeront) à les utiliser, le mieux cela sera pour tout le monde.
- Je souhaite donc que le site « les créateurs de possibles » soit un succès. Non pas pour l’UMP mais pour les internautes. Cela apporterait la preuve formelle que le collaboratif doit s’insérer dans le politique. De plus, cela donnerait une image plus positive d’internet et des internautes que celle que les médias et les politiques tentent régulièrement de faire transparaitre.
- Le reste m’indiffère bien. Je me contrefous que ce soit l’UMP ou Sarko à l’origine de ce site (même si effectivement, je ne le soutiens plus depuis que j’ai compris les déséquilibres profonds qu’il est en train d’agraver). En fait, les partis politiques français en général ne m’intéressent plus : je suis un « a-partide ». Et d’ailleurs, je ne m’en porte pas plus mal. J’ai bien mieux à faire que de m’intéresser à ces vieilles institutions inefficaces, non démocratiques, sclérosées par leurs rivalités internes et l’immobilisme ambiant (j’y reviendrai).
- La seule chose qui me gène donc, c’est que ce site est mal fait. Pour l’avoir fouillé davantage ce WE, les boutons sont anti-intuitifs (il faut parfois 3 clics inutiles pour accéder à la page désirée) ; les possibiltés de débattre sont réduites de manière absurdes (1000 caractères maximum – les liens hypertextes ne marchent pas etc). Lire l’article de Versac à ce sujet. Mais surtout, comme je le disais dans mon article, l’aspect communautaire et l’individu sont effacés. De sorte que je prédis – malheureusement – un échec du site, ce qui entrainera les effets contraires à ceux que je souhaite précisés ci-dessus.
Ces mises au point faites, j’en viens au véritable sujet de mon article qui m’est notamment venu grâce à ce commentaire de Claire, qui nous dit :
Si l’opposition vient sur le site, c’est la preuve de sa non capacité à s’organiser et à devoir utiliser les outils du camps d’en face donc à mon sens aucune décrédibilisation de l’UMP mais plutôt des camps d’en face…
En fait, Claire oublie que le site « Les créateurs de possibles » n’est pas le véritable site de l’UMP. Un second site est en préparation pour la communication institutionnelle de l’UMP, alors que Les créateurs de possibles est ouvert à tous (à la différence d’ailleurs du prochain site du PS, la Coopol, davantage destiné à l’organisation interne du parti : un outil pour les militants).
L’utilité du débat hors-parti
Le commentaire de Claire a néanmoins le mérite de soulever une question intéressante (au point que j’en fais un article
) : un site destiné au débat, à l’échange d’idées, et à l’action doit-il se renfermer dans la structure d’un parti politique ?
C’est également la question que se pose Jean-Michel Planche sur son blog :
Je me demande même, si les autres partis ne devraient pas s’associer à la démarche. Est-ce que « les créateurs de possible » ne devraient-ils pas être une démarche nationale, a-politicienne, dans le sens des voeux d’Attali ?
Après tout, qui n’a pas intérêt à échanger avec ses adversaires ? Avoir de réelles discussions de fond pour affuter ses propositions et construire, au gré des échanges, des propositions viables (pour une fois). Et de fait, avec ce site, l’UMP ne fait que tenter de s’approprier des débats qui ont déjà lieu ailleurs sur internet : sur les blogs et les réseaux sociaux. Et dans un sens, ils ont bien raison car ce type de médias comporte de nombreux avantages que ne permettent pas (ou plus) l’ancien monde.
Il suffit de regarder un débat télévisé pour s’en convaincre : les contraintes de temps sont insupportables pour traiter de sujets sérieux. Pire, ce sont toujours les mêmes qui ont « pignon sur médias » tandis que d’autres voix ont plus de mal à se faire entendre. Au final, les débats y sont tronqués, creux, et non-constructifs.
Les débats à l’assemblée nationale ? Le concept n’est pas mauvais au départ, mais ça a mal tourné : cumul des mandats, âge moyen des députés, lobbying, reproduction sociale… bref : on peut sérieusement douter de l’efficacité du système parlementaire. On l’a vu lors des débats sur l’Hadopi : ce sont bel et bien des incompétents (à quelques exceptions près) qui ont voté cette loi (pour ceux qui en douteraient, les invite à regarder ceci).
De l’autre coté, nous avons donc internet qui permet d’avoir de véritables débats non limités (pour peu qu’on y utilise les bons outils), et avec des personnes compétentes et informées (pour peu que l’on se donne la peine de les chercher). Des plateformes comme Les Créateurs de possibles ont l’ambition de faire se rencontrer les bonnes personnes autours d’idées communes et de mener ces discussions à de l’action concrète : pourquoi pas (mais encore faut-il que cela soit bien pensé
).
La fin des parti politiques ?
En fait, ces nouveaux moyens de discuter, de collaborer, et de se fédérer sont en train de court-circuiter le monopole des politiques sur le débat public. A l’image des maisons de disques et les journalistes, ils sont victimes d’une copie imprévue de ce qui fait leur coeur de métier : l’exposition médiatique, la production d’idées, de propositions, la critique etc. Un espèce de vaste piratage, dont les coupables sont les internautes : la société civile 2.0. Naturellement, cette nouvelle donne va contraindre les partis à se reformer radicalement dans leur organisation internet, mais aussi dans le rôle qu’elles ont dans la société.
Il est d’ailleurs intéressant de voir que certaines mouvances politiques sont en train d’échapper à la logique traditionnelle de parti (je pense notamment à Europe Ecologie et au parti pirate français). Ces « partis », à la différence des autres, se concentrent sur des projets, des idées et des valeurs très précises : ils n’ont pas l’ambition de s’occuper de toutes les décisions politiques (préférant conclure des accords avec d’autres partis). Ces organisations ne s’inscrivent pas forcément dans la durée si ce n’est celle nécessaire à l’accomplissement de leur projet/idée. On pourrait ainsi les qualifier d’organisations « missionnaires » au sens de Mintzberg :
Ce qui compte avant tout, c’est la mission, c’est-à-dire « un ensemble d’efforts qui doit être typique, clair et bien ciblé, de sorte que ses membres soient capables aisément de s’identifier avec celui-ci, de sorte que ses membres puissent facilement développer une telle identification et spécifique, pour que l’organisation et ses membres puissent agir dans un créneau bien précis et unique dans lequel l’idéologie pourra s’épanouir ».
Je vois dans ce types de partis une tendance forte qui va croitre dans les prochaines années.
Mais on peut même pousser le raisonnement plus loin en pensant que les politiques ne seront bientôt ne sont que de vulgaires intermédiaires bien superflus… et ainsi prédire la fin des partis politiques… !
Je me pose vraiment la question… Et à vous aussi par la même occasion
!
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Crédit photo : kimdokhac
Notes :
1. Malgré mon scepticisme vis à vis des Créateurs de Possibles, je vais essayer d’y être actif dans les mois à venir. Pour voir
2. Un billet tout récent reflète bien ma vision de la politique de demain, à lire chez TechTocTV (qui au passage, propose une production collaborative de contenus vidéos).
3. A l’attention de Clément, qui me dit qu’il serait content que l’UMP lui « pique ses idées » (encore une histoire de piratage tout ça
) : certes, si ça fait avancer le bouzin… Mais le mieux c’est quand même de les mettre en oeuvre soi-même, non ? Pourquoi s’encombrer d’eux? :p
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J’aime beaucoup la citation de JM Planche : c’est une véritable question. Une démarche nationale et tout partis pour un site comme CDP ? Complètement utopique…
Cependant, cette démarche serait-elle possible dans 20 ans? Dans la mesure où cela a bien marché au sein des partis, il serait tout a fait possible de proposer au citoyen par exemple de proposer des idées de lois en ligne, et d’organiser la priorité des débats dans l’assemblée. Enfin là,je fantasme complètement.
Pour ce qui est du piquage d’idée (c’est vrai que c’est une histoire de piratage, enfin plus de partage pour se faire connaitre, mais c’est un autre débat:) ). Les mettre en oeuvre soi-même me semble difficile et surtout pas productif. Chacun son boulot ! Non, ce n’est pas de la fainéantise, mais plutôt du bon sens.
PS: Sympa ton nouveau template !
@Clément : Comme tu le remarque, il est important de préciser que je me place d’un point de vue long terme. Bien sur à court terme, mes propos sont assez utopiques/déjantés etc.
Mais sur le long terme, on peut imaginer d’autres scénarios…
Sur RWW aujourd’hui, Damien Douani rejoins mon analyse sur ce point et fais une remarque très pertinente :
« Que faire si cette initiative récolte un beau succès, est de bon sens, et s’oppose à une décision prise, par exemple, par un maire UMP ? Qui va gagner ? Comment va se dérouler la concertation entre UMP canal élu démocratique et UMP canal vox populi ? »
Voilà précisément ce pourquoi je pense que le rôle des partis doit profondément évoluer, voir disparaitre. Autrement ils vont devenir des parasites entre les idées et l’action en empêchant les porteurs d’idées de les réaliser (ou en les déformant). On est jamais mieux servi que par soi-même…
PS : merci !
En relisant mon commentaire aujourd’hui, je me rend compte qu’il peut être interprété au 2nd degré.
Par « complètement utopique » ce n’était pas négatif, je pêche pas excès de réalisme plus que fatalisme. En fait, je ne demande que ça : une véritable E-Démocratie sur le long terme.
Je confirme par une petite citation que j’adore : « L’utopie ne signifie pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. L’utopie d’hier peut devenir la réalité » Théodore Monod
Et j’ajoute celle-ci de Mark Twain : « parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait »