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La société de défiance ou l’absence de modèle français

2010 mai 22

"Aïe, confiance..."

Je viens d’achever la lecture d’un ouvrage très édifiant : La société de défiance, ou comment le modèle social français s’autodétruit. Dans cet essay d’à peine 100 pages, Yann Algan et Pierre Cahuc parviennent à démontrer avec pertinence, pédagogie et clairvoyance comment et pourquoi le système français est voué à l’échec en raison de la défiance ambiante. Je vous propose dans cet article une relecture synthétique de cet essay qui a mon sens constitue une des clés de voûte des problèmes de la France.

Dans un premier temps, je vous invite à regarder cette conférence de Yann Algan (co-auteur de l’essay). Pour les pressés, on se retrouve un peu plus bas ;-) .

La confiance en France

Je passe les détails des différentes études statistiques ayant abouti à ce constat, mais il apparait que la France a un déficit notable de confiance. Ainsi, la France apparait successivement parmi les pays développés où les citoyens ont le moins confiance en leur justice, syndicats, parlement… Et pire : les français ne se font pas confiance entre eux…

Comment expliquer cette défiance ? Est-elle simplement culturelle, héritée de l’Histoire ? Ou bien trouve-t-elle ses origines dans un système social mal configuré ?

La défiance, un produit du corporatisme et étatisme

Les auteurs balaient très rapidement l’hypothèse de l’origine culturelle de la défiance en montrant que le niveau de confiance peut évoluer durant le temps. Et s’il n’est pas exclu que la période de Vichy, ait insufflé un vent de défiance en France, on voit que d’autres facteurs autrement  plus importants entrent en ligne de compte.

Les vraies raisons qui expliquent la baisse de confiance résident avant tout dans le système social et politique français. Concrètement, Pierre Cahuc et Yann Algan montrent et démontre que le niveau de confiance est fortement correlé avec les variables suivantes :

  • Le caractère égalitaire de la redistribution sociale des revenus
  • L’universalisme du système de protection sociale

Or, c’est précisément là que le bas blesse dans le cas français… Les études mises en exergues par les auteurs de La société de défiance montrent très bien que la protection et redistribution sociale française se caractérise par :

  • de nombreux régimes spécifiques (ou dit autrement : des privilèges), notamment chez les fonctionnaires… ;
  • Un écart fort entre les prestations de base et les prestations maximales, autrement dit de fortes inégalités
  • Un plus faible universalisme des prestations sociales que les autres pays développés

Bref, la France a tout faux au regard des critères de confiance précédemment cités…

Effets pervers de la défiance

Voyons maintenant comment la mauvaise conception du système social français affecte la croissance. Les effets pervers ainsi générés affectent principalement les domaines suivant : l’efficacité du marché, la qualité du dialogue social, et le civisme.

Tout d’abord, l’efficacité du marché est profondément affectée en ce que tout échange contractuel repose sur un minimum de confiance. Si les acteurs sur un marché ne font pas confiance en leurs partenaires (pour respecter les règles fixées par exemple), alors c’est au final une peur du marché qui apparait. Cette situation force l’Etat à imposer des règlementations toujours plus strictes pour tenter d’optimiser la qualité des échanges. Mais une réglementation excessive a des effets hautement nocifs : elle favorise l’émergence de privilèges accordées à certains groupes d’individus, augmente les barrières à l’entrée sur un marché, et en diminue ainsi le degré de concurrence. Pire encore, cela encourage la corruption.

En ce qui concerne le dialogue social, le mécanisme est similaire : les partenaires sociaux étant incapables de s’accorder sur un consensus, ce sont des décisions unidirectionnelles étatiques qui s’y substituent. Décisions bien entendu très imparfaites compte tenu de la difficulté de la législation à prendre en compte les différences de situation dans les entreprises. De ce fait, on ne s’étonnera pas de la faiblesse du syndicalisme en France puisque dans de nombreux domaines, la loi fixe d’avance les règles (le salaire minimum par exemple).

Enfin, alors qu’en filigrane de cette démonstration, le modèle de flexsécurité scandinave semble se dessiner comme une évidente solution, il faut remarquer que ce modèle repose sur des comportement très civiques et de confiance mutuelle. Serions nous capables de mettre en place un tel modèle ? Probablement pas si le sentiment de défiance et l’incivisme persistent.

Activer les leviers de la confiance

La défiance représente un cout énorme pour la France, tant en termes de croissance, d’emploi, d’égalité des revenus, et en bonheur. Il convient donc d’agir de manière urgente sur les leviers de confiance mis en évidence dans cet ouvrage : une redistribution plus universelle et égalitaire ; une meilleure régulation de la concurrence qui devrait éviter comme la peste de favoriser certains groupes d’intérêt; et enfin le  retour d’un vrai dialogue social passant par une abolition des privilèges de certains syndicats, davantage de transparence et le retrait de l’Etat.

Pour finir, cette lecture m’a inspiré deux réflexions.

Tout d’abord, la reforme nécessaire du système de protection sociale devrait selon moi passer par le dividende universel qui, comme son nom l’indique, est profondément universel et égalitaire ;-) .

D’autre part, je me demande dans quelle mesure internet pourrait jouer un rôle favorable au retour de la confiance ? Si la liberté passe par les liens que nous tissons sur internet ces interconnexions ne sont-elles pas gages de confiance ? C’est en tout cas la conclusion que je tire de mon expérience personnelle : j’ai l’impression que le fait de me lier à des personnes sur internet me donne une certaine responsabilité vis à vis d’eux. De même, j’accorde d’autant plus facilement ma confiance à d’autres sur internet qu’une certaine transparence/accessibilité s’établit entre nous… Et vous ?

– — –

PS : Merci @tristan_ de m’avoir fait découvrir la vidéo

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7 Responses leave one →
  1. mai 27, 2010

    Oui, c’est le problème. Pas le seul, mais essentiel. L’économie, tout ça, la finance, ce ne sont que des conséquences. La réalité, ce sont les relations humaines.

  2. mai 28, 2010

    @Eric Voilà la conclusion qu’il me manquait ;-)

  3. tetatutelle permalink
    avril 30, 2011

    La grande question dans tout cela est celle-ci : « par où commencer » ? Doit-on « d’abord faire confiance » ou plutôt « se montrer digne de confiance » ? En effet, quitte à passer pour outrageusement exigente, moi je pars du principe que « la confiance SE MERITE » ! Comment est-il possible de faire confiance à une personne « qui ne cesse de manifester des signes de nature à la repousser » ? Je ne prendrai qu’un seul exemple dans l’économie :

    - Le premier dans l’économie, à la place du « consommateur » : comment voulez-vous faire confiance à des garagistes (je prends cet exemple parce que c’est volontairement « le plus affolant » !) qui « volontairement font mal leur travail » pour que vous leur meniez à nouveau votre voiture deux semaines plus tard ? Quand tout amour du métier, tout désir de « satisfaire le besoin d’une clientèle » disparaît pour ne laisser la place qu’au « seul objectif de rentabilité », comment voulez-vous dans ces conditions faire confiance ? C’est tout naturel que vous finissez par cesser de solliciter les services du commerçant concerné ! Puis quand la moitié des clients sont partis et qu’il s’aperçoit un beau jour que « ça ne marche pas » pour lui, il met la faute sur l’Etat qui demande trop d’impôt, et bien pardis c’est « bien facile de mettre ainsi la faute sur les autres » et « ne jamais faire le moindre effort d’introspection » ! Si on lui dit ça ? Réponse : je suis « chez moi » (la « confusion de la propriété commerciale et de la propriété personnelle », ça aussi c’est un fait « tout moderne » et qui fait mal !…..), « si les clients ne sont pas contents ils n’ont qu’à aller ailleurs » ! Vlan, la réponse donnée est « on ne peut plus révélatrice », aujourd’hui « les règles et les valeurs d’hier » (et quand je dis hier, bien voir que je parle des années « 70 et 80″, donc pas si vieux que ça !…..) sont devenues totalement obsolète voir se sont inversées » : autrefois l’objectif des commerçants était de « garder leur clientèle », aujourd’hui leurs paroles même laisse à penser que leur objectif est de « s’en débarasser » (en croyant naïvement la clientèle « renouvelable à l’infini »……) ! Hier « le client était roi » (comme on le dit bien !), aujourd’hui c’est bel et bien « le commerçant qui l’est et le client qui est soumis » (le commerçant ne cesse de donner des leçons de politesse et de « civisme » à sa clientèle, mais gare à cette dernière quand elle a le malheur de rappeler ce premier à ses obligations !…..). C’est simple, ce qu’attendent (et espèrent) les commerçants c’est ceci : qu’un jour le progrès technique ait trouvé le moyen de fabriquer « des porte-monnaies ambulants », que les clients pourront « envoyer à leur place faire les courses » !! Ainsi le commerçant pourra alors satisfaire pleinement son souhait : avoir le porte-monnaie du client mais « sans sa tronche » !

    Ce message pourra sembler pessimiste à l’extrême……Excusez-moi si c’est l’impression qu’il vous fait ! Mais j’ai quelquefois comme ça à coeur d’exprimer certaines choses et le fait quand « certains articles tels que celui-ci s’y prêtent particulièrement » !

  4. tetatutelle permalink
    avril 30, 2011

    Correction de deux petites coquilles (avec toutes mes excuses, j’écris trop vite car beaucoup et ne corrige pas assez !….) :

    Un seul exemple dans l’économie :

    - A la place du consommateur, comment voulez-vous…… »

    Je prends cet exemple parce que c’est « à l’évidence » le plus important…..

    Encore pardon !

  5. avril 30, 2011

    @tetatutelle : on ne peut certes pas forcer les gens à se faire confiance entre eux. Mais il serait néanmoins salutaire de ne pas perpétuer un système qui remonte les gens les uns contre les autres… c’est tout l’objet de l’article ;)

    Sinon, je pense qu’internet va aussi jouer un rôle dans tout ça. Bientôt avant d’aller voir son garagiste tout le monde ira voir sur internet s’il est bien réputé ou pas. Et les arnaqueurs seront ainsi démasqués… tandis que les autres gagneront au contraire la confiance de leurs clients :)

  6. tetatutelle permalink
    mai 1, 2011

    « Ne pas perpétuer un système qui remonte les gens les uns contre les autres… »

    Oui mais une fois encore « ce système, c’était le même il y a 30-40 ans » (le capitalisme n’est pas né en l’an 2000 !) et il était plus moral à l’époque qu’aujourd’hui, comme quoi à mon avis « les gens » en portent la responsabilité « avant le système » ! (« un certain pays » à une époque a voulu mettre en place un « système très différent », on a vu ce qu’il a donné !…..).

    Sur Internet oui, ce que vous dites là est l’évidence même…

  7. mai 1, 2011

    Précision : je parle ici du modèle social français, et non du système dans son ensemble. Ce sont bien 2 choses distinctes : Y Algan et P Cahuc montrent bien dans leur livre que la défiance est nettement plus élevée en France que dans les autres pays développés, quand bien même nous évoluons dans le même système néolibéral …

    C’est le modèle social d’état providence à la française qui crée de la défiance, pas spécialement le libéralisme en soi.

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